Terre de Baffin / Avril 2015

Terre de Baffin / Avril 2015

Terre de Baffin / Avril 2015

Terre de Baffin / Avril 2015

Le vent s’est vraiment renforcé ces dernières heures, et il atteint maintenant bien les 50 km/h. Nous avons déjà bien donné aujourd’hui, et il est grand temps de monter la tente. Nous avons beau regarder dans les environs, nous ne voyons aucun endroit qui nous permettrait de nous mettre à l’abri. Il y a peut être cette petite combe, qui se trouve un peu sous une rupture de pente et proche d’une paroi, mais une fois arrivé sur place, ce n’est vraiment pas mieux. Le vent est constant et nous arrive en pleine face. On doit s’y résoudre. On ne lutte pas contre les éléments, on s’adapte, on jongle avec ce que nous avons à notre disposition pour trouver le meilleur compromis.

Je n’avais jamais fait un montage de tente sous un bon vent, et bien voilà qui est chose faite, et dans des conditions plutôt nouvelles pour moi : il fait dans les -25°C (sans effet Windchill), il y a de la neige qui vole autour de nous, la communication n’est pas évidente. Mais cela fait partie des choses que j’avais imaginées quand cette idée d’expé avait germée.

Terre de Baffin / Avril 2015

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C’était une dizaine de mois avant, alors que je m’apprêtais à prendre une nouvelle fois (…) un congé sabbatique (et oui, quand on aime, on ne compte pas). J’avais lancé des bouteilles à la mer sur quelques forums et quelques blog, mais très peu de réponse à mon annonce. “Cherche partenaire pour expé en milieu polaire sur 3 semaines minium en avril prochain”. Alors quand j’ai reçu une réponse, j’ai tout fait pour ne pas laisser filer cette piste ! Cette réponse, elle vient de Guillaume, que je ne connais pas encore à ce moment. On commence par échanger par mail et au fil des échanges, j’apprends que Guillaume est français, habite en Belgique depuis plusieurs années, et réalise depuis de nombreuses années des voyages et, entre autre, en ski nordique. Il m’informe qu’il est en train de prévoir une expé au printemps prochain avec son partenaire de l’année précédente avec qui il avait fait une jolie traversée en Norvège (dans le Skarvheimen et le Jotunheimen). Hummm, ça sent bon tout ça. Les semaines passent, nous continuons les échanges pour notamment essayer de définir une destination qui nous conviendrait tous les 3. Mais au bout de quelques temps, le 3è équipier nous annonce qu’il ne fera finalement pas partie de l’expé, et nous nous retrouvons avec Guillaume à choisir notre destination. Il y a bien le choix entre la Norvège, le Groenland, l’Alaska, le Spitzberg, la Terre de Baffin. Les possibilités ne manquent pas. La terre de Baffin me parait une bonne idée car moins accessible que les autres destinations, et donc demandant plus de temps, et comme nous avons 4 semaines de dispo tous les 2, ce serait le bon moment de mettre cela à profit. Il se trouve que nous avons un topo commun, fait par Marc Breuil, et dans lequel il y a un itinéraire bien attrayant qui décrit une traversée de l’île NE-SW, de Qikiqtarjuaq jusqu’à Pangnirtung (à tes souhaits !). Allez, zou, c’est parti.

Terre de Baffin / Avril 2015

Terre de Baffin / Avril 2015 Terre de Baffin / Avril 2015

Nos expériences de ces contrées polaires se réduisent à néant, même si nous avons tout les 2 déjà fait du ski nordique itinérant dans le Vercors, le Jura ou un peu plus au nord en Norvège. Il s’en suit donc une phase de préparation pour essayer de lever le maximum de doutes et d’inconnues. Comment s’habiller par des températures de -20, -30 voire -35° ? Quelle tente choisir pour ne pas être trop à l’étroit en cas de gros vent ? Quels repas peut on préparer et transporter sans que ce soit systématiquement des glaçons ? Quel type de sac de couchage, plume ou synthétique ? Bref, la préparation nous prendra beaucoup de temps. Mais pour moi, cela fait partie intégrante de ce voyage (comme de beaucoup d’autres d’ailleurs), et je prend plaisir à décortiquer des forums, à contacter des copains de copains, à faire des listes de matos, à éplucher les formules de calcul de l’isolation thermique des duvets, à faire des tableaux des menus pour optimiser le rapport poids / calories, … Cette préparation nous permettra aussi de nous connaître un peu plus, en échangeant sur nos expériences passées, sur nos attentes en terme de confort, sur nos préférences alimentaires, … Tout cela par mail et skype interposés. Car ce n’est que 4 semaines avant le départ que l’on se rencontre (physiquement) pour la première fois : nous passons 4 jours dans les Vosges, par des températures malheureusement au-dessus de zéro, pour valider de visu le matos que nous avons déjà, et surtout que nous arrivons à dormir ensemble et valider que nos impressions et ressentis l’un envers l’autre sont bons…. Nous savons l’un comme l’autre que nous prenons un risque, car partir avec quelqu’un rencontré sur internet pour une expé polaire un peu engagée repose en (très) grande partie sur l’entente des participants… Nous avons d’ailleurs lu un compte rendu édifiant d’un groupe qui explose, dans une expé qui était justement partie en Terre de Baffin. Nous nous en servirons de “référence” pour ne pas faire les mêmes erreurs. Guillaume aura aussi la bonne idée de faire pendant ces 4 jours des interviews filmées pendant lesquelles nous devions répondre aux questions telles que “pourquoi vouloir partir là-bas ?” “Qu’est-ce que l’on cherche ?” “Qu’est-ce que tu penses de ton futur co équipier ?” “Quelles sont tes peurs, tes craintes ?”. Du coup, on aura un peu mieux formalisé et partagé nos réponses.

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Terre de Baffin / Avril 2015

Et je me retrouve donc là, à monter la tente sous un vent glacial, emmitouflé sous ma veste en duvet (une magnifique Valandre Bering trouvée sur Le Bon coin), face aux éléments que nous avons essayé de prévoir, d’anticiper, mais c’est autre chose quand on y est ! Nous sommes passé de la phase théorique à la phase pratique, et j’en suis très content. Le but pour moi n’était pas directement de venir me mettre dans de telles conditions, mais c’est incontournable pour venir dans ces lieux aux décors magiques, tellement différents de ce que j’ai vu auparavant. A ma droite, il y a une falaise de granit de peut-être 800 ou 1000 mètres, verticale, quasiment toute lisse, avec ses petites vires saupoudrée de neige. Le tout au-dessus d’un glacier gigantesque, reléguant la mer de glace à une esquisse, un vague brouillon de ce que l’on peut trouver et voir par ici. Les 4 ou 5 jours qui viennent de passer ont été certes un peu monotones puisque depuis le départ, nous avons en ligne de mire la belle Tour du Couronnement qui se dresse au-dessus du glacier du même nom.

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Et nous avons donc passé ces 4 ou 5 jours à nous dire que “ce soir, on devrait bivouaquer au pied”. Mais ici les distances sont faussées, les repères ne sont vraiment plus les mêmes. Tout est vraiment plus grand. Du coup, il aura fallu bien plus longtemps qu’estimé pour arriver au pied de la Tour. Bon, il faut dire aussi que nous n’avons pas un rythme excessif. A vol d’oiseau, nous faisons dans les 10 kms par jour, et pourtant nous avançons pendant 5 à 6 heures….. C’est peut être dû au poids des pulkas, qui font dans les 60kg (on a beau perdre dans les 1 kg de nourriture par jour, nous n’en sommes qu’au début du voyage, et la charge est encore importante). Ou alors, c’est peut être la fine couche de neige fraîche qui suffit à augmenter le frottement des pulkas. Ou alors, c’est peut être toute cette énergie que l’on perd pour s’acclimater au froid. Le plus probable est sûrement que c’est un peu de tout ça. Une subtile combinaison de plusieurs paramètres qui sont déréglés par rapport à ce que nous vivons habituellement, et pour lesquels il faut trouver les ajustements. Mais cette vitesse d’escargot ne nous gène qu’à moitié. Nous avions convenu que le but n’était pas de battre un quelconque record de vitesse, ni même de faire tel ou tel parcours à tout prix. Nous sommes tout les 2 passionnés de photo (et Guillaume de vidéo), et c’est un de nos objectif principal : prendre le temps de faire des photos, savourer les paysages, trouver de belles lumières. L’itinéraire que nous envisageons est avec options, donc si nous avons le temps, nous faisons l’intégrale, et sinon, nous adaptons.

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14 Avril, nous arrivons au point le plus haut de notre passage sur la calotte glaciaire de Penny. Nous découvrons alors un autre style de paysage, beaucoup plus alpin que ce que nous avons eu jusqu’à présent (et je m’en réjouis). On aperçoit au loin différents fjords gelés, et des dizaines de glaciers qui se jettent les uns dans les autres. Il fait grand bleu, il n’y a pas trop de vent, et nous prenons le temps de grignoter, de retracer le chemin déjà parcouru, et d’imaginer le cheminement à venir. Nous nous laissons glisser en contrebas, pour un avant-dernier bivouac avant de rejoindre la rivière gelée Weasel. C’est lors de ce bivouac que nous allons déclencher les secours (voir encart).

Nous sommes maintenant pleinement acclimaté aux conditions climatiques et à nos conditions de vie spartiates. Il me reste encore quelques réglages à trouver pour la bonne combinaison de vêtements pour dormir sans avoir ni trop froid, ni trop chaud ! Car avoir trop chaud, c’est transpirer, et donc humidifier le duvet. Et par ici, même si l’air est plutôt sec, il n’y a pas grand chose qui sèche à cause des températures basses (ben oui, l’humidité, c’est de l’eau, et quand il fait froid, ça gèle). Il faut profiter du moindre rayon de soleil le matin (quand nos duvets sont encore sortis) pour tenter de les faire sécher un peu. Avec le recul, je dirais que la gestion de l’humidité est ce qu’il y a de plus difficile.

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Terre de Baffin / Avril 2015

Nous découvrons la rivière Weasel après une journée off au bord du Summit Lake. Ce lac à la particularité de se trouver à un col, et de s’écouler d’un coté ou de l’autre en fonction du sens du vent ! Mais aujourd’hui, tout est gelé, le lac, la rivière Weasel, et nous apercevons ça et là des zones sans neige laissant apercevoir de la glace vive. Au début, nous marchons prudemment dessus, ne sachant pas si l’épaisseur peut nous permettre de passer à pieds, ou si il faut garder les skis. D’autant qu’à certains endroits, aux heures les plus chaudes de la journée, de l’eau liquide s’écoule par dessus la glace, ne faisant qu’alimenter nos craintes et doutes. Puis finalement, au fur et à mesure de notre progression, nous voyons de plus en plus de glace vive et l’on se rend compte que l’épaisseur de glace atteint au moins 50 cm, et peut aller jusqu’à 1 m. Dès lors, plus trop de doute, et nous évoluons en crampons sur de la glace tantôt bleue, tantôt verte, zébrée de fissures, incrustée de milliers de petites bulles d’air. La rivière n’est pas trop inclinée, mais il y a tout de même plein de relief avec des résurgences d’eau qui fracture la surface, et regèle le soir venu, créant ainsi des sortes de cratères de blocs de glace. La pulka danse autour de nous, transportée par le vent, nous obligeant à redoubler d’attention pour ne pas se prendre les pieds dans le système de traction et risquer de se planter un crampon dans le mollet. Danser avec la pulka en Terre de Baffin sur la rivière gelée me laissera un souvenir inoubliable, je me saurais cru sur une autre planète. Ce qui sera encore plus vrai quand nous arriverons au niveau de Crater Lake, car il y a une accumulation de sable et un vent de plus en plus violent. Je pense que les conditions sont similaires sur Mars (enfin, je dis ça, je n’y suis pas encore allé).

Terre de Baffin / Avril 2015

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25/04 : nous venons de passer notre dernière nuit loin de la civilisation, la tente arrimée directement sur la banquise avec quelques broches à glace. Mon matelas est toujours autant percé qu’il y a une semaine, heureusement que j’avais emporté un matelas mousse au cas où. Quant au matelas de Guillaume, sa hernie ne fait que s’agrandir, et il est content de se savoir de plus en plus proche d’une nuit à l’horizontale ! Aujourd’hui, le temps est repassé au beau et sans vent, nous faisant oublier cette journée, bloqués par un vent trop fort pour nous permettre de nous déplacer sereinement (rafales à 26m/s, soit plus de  90 km/h). Nous étions tombés d’accord sur le fait que se déplacer avec un trop grand vent, même si nous l’avions dans le dos, faisait prendre des risques inutiles. Le risque de chute est assez fort avec des crampons aux pieds, la communication n’est vraiment pas évidente avec nos cagoules et/ou masques néoprène, et faire une pause pour manger n’est pas vraiment une partie de plaisir dans ces conditions. Aussi, nous savourons maintenant pleinement notre dernier petit déj en engloutissant le plus de choses possibles pour décharger nos pulkas pour cette dernière ligne droite jusqu’à Pangnirtung. Nous devinons l’emplacement du village au loin, et nous n’essayons même pas de faire des paris sur le temps que l’on va mettre pour y arriver. Nous partons skis au pied, la pulka légère, content d’avoir mené à bout ce voyage, sans encombres. Et dire que nous avons failli renoncer le premier soir, alors que nous voulions simplement manger, et qu’aucun de nos 2 réchauds ne fonctionnaient !!!

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Cette aventure n’aurait pas eu lieu sans Guillaume. Merci à lui de m’avoir permis de partir (et revenir).

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Pour le blog de Guillaume, c’est par ici.

Pour le teaser du film, c’est par ici.

Pour le film, c’est par ici.

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